Pour les organisateurs, l’enjeu informatique de ces olympiades est au moins aussi important que les performances des athlètes, ce qui explique le choix d’un système dédié plutôt qu’une infrastructure Cloud, jugée encore trop peu mature. Mais on en reparlera dans quatre ans.

Alors que de grands évènements sportifs comme les quatre tournois de tennis du Grand Chelem s’appuient résolument sur des infrastructures informatiques mutualisées et externalisées fournies pour une grande part par IBM, les JO de Londres ont fait un choix plus traditionnel, justifié par Gerry Pennel, le grand patron informatique de cet événement d’envergure mondiale. «Economiquement, cela pourrait faire énormément sens pour les Jeux d’être hébergés sur le Cloud, parce que c’est une opération très ponctuelle qui mobilise d’importants moyens sur une courte période, a-t-il déclaré lors d’une table ronde organisée par BT, partenaire des JO 2012 pour les télécommunications, mais le problème est que l’infrastructure du Cloud n’est pas suffisamment mature pour supporter les Jeux Olympiques ». Et les trois ans et demi de préparation qui se sont écoulés depuis les jeux de Pékin n’ont pas permis de lever les doutes, puisque le groupe français Atos, partenaire pour les infrastructures IT de l’évènement, a commencé à travailler sur le dossier dès l’extinction de la flamme en 2008. Pennel justifie notamment son choix par le fait que de nombreuses applications utilisées dans le système IT olympique n’ont pas été écrites pour être supportées par des infrastructures en nuage et que cela aurait été un gigantesque travail de migration s’il avait fallu les rendre compatibles, en particulier en ce qui concerne le cœur de l’infrastructure. Reconnaissant que le défi était trop ambitieux pour 2012, Pennel n’exclut pas que la prochaine édition des JO verra très vraisemblablement un tournant dans ce sens : « Pouvoir disposer de ressources complémentaires dans un très court délai est évidemment très intéressant ». Cependant chez BT, opérateur télécoms des JO 2012, on ne cache pas qu’une part importante des services de communication proposés à l’organisation des JO est hébergée dans des infrastructures Cloud, et que les sites web produits pour l’occasion utilisent des serveurs « caches » dispersés sur la toile chez des hébergeurs distants. Pour rassurer le « client olympique » toutes les contributions de BT basées sur le nuage ont bien entendu été « testées et approuvées » avant d’être mises à disposition.

Tours de chauffe avant compétition

C’est au cœur du quartier d’affaires londonien de Canary Wharf, non loin du stade principal, que le groupe Atos, partenaire et fournisseur des infrastructures IT des Jeux Olympiques depuis 2004, a établi son quartier général et son « laboratoire technologique ». Ce plateau de 2 000 m2 a permis de déployer puis de préparer tous les équipements qui ont ensuite été pour une grande part installés sur les 36 sites sportifs dans lesquels se déroulent les épreuves. L’enjeu est énorme puisque ce sont sur ces infrastructures que reposent en particulier la collecte des performances puis le calcul des résultats, l’édition des classements et finalement la publication de toutes ces données en temps quasi instantané. Durant toute l’année 2011, les ingénieurs d’Atos (3500 pendant les compétitions) ont testé et re-testé durant 200 000 heures au total, toutes les applications correspondant aux 26 disciplines sportives homologuées. Chacune de ces suites logicielles spécifiques ont été validées individuellement, d’abord dans une cellule dédiée du « laboratoire technologique » intégrant tout l’environnement nécessaire au suivi de chaque compétition, puis en relation avec les autres. Les essais ont été réalisés de façon itérative, les versions étant corrigées jusqu’à obtenir un niveau de qualité suffisant. Ces tests ont évidemment impliqué tous les partenaires technologiques des JO : BT pour les transmissions, Cisco, fournisseur des infrastructures réseau, Acer qui met à disposition ordinateurs et serveurs, Omega qui est en charge du comptage des temps, Samsung et Airwave, respectivement fournisseurs d’équipements de communication mobile et de services de radiocommunication propres aux jeux, enfin Panasonic qui s’occupe des équipements de production TV et donc des données infographiques incrustées dans les images.

Ce véritable marathon technologique s’est déroulé jusqu’au transfert, à la fin du printemps, d’une partie des équipements sur les sites de compétition pour une répétition générale dans les conditions simulées des épreuves, l’occasion de vérifier que tout se comporte bien et que les applications, les matériels comme les équipes techniques interagissent correctement sous la supervision du centre de contrôle et de commandement d’Atos, le Technology Operation Center. Les équipements sont ensuite retournés au « plateau laboratoire » pour d’ultimes réglages et mises au point avant les tests d’homologation définitive effectués sous la responsabilité cette fois du CIO (Comité International Olympique) et du Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de Londres (Locog). Au final, ce sont plus de 200 000 scénarios de crise qui ont été simulés : incidents de sécurité informatique, problèmes d’accès à différents systèmes informatiques, coupures de courant, reports d’épreuves pour raison météo, retard d’un bus transportant des techniciens, etc.

Des prévisions de trafic inédites

Le système informatique, entièrement dupliqué et supervisé en permanence par un noyau dur de 500 spécialistes enfermés dans un centre de contrôle, doit non seulement assurer la collecte, le calcul et la distribution des résultats au travers de l’infrastructure propre des jeux. Il doit aussi tenir face à l’assaut des requêtes provenant du monde entier, et relever le défi lancé par les « Jeux les plus connectés du monde ». On prévoit par exemple que près de 8 milliards de terminaux seront en ligne sur Internet au moment des compétitions, soit plus que la population de la planète, pour une audience estimée à 4 milliards d’individus ! C’est cette énorme quantité de données à fournir simultanément qui fait vraiment la particularité d’un tel évènement. Selon Cisco qui a déployé quelques 800 bornes Wifi sur les sites olympiques, le réseau informatique verra transiter 30% de données de plus que lors des jeux de Pékin. Le pari en cours est d’autant plus osé que la transmission des informations doit se faire en quasi temps réel – le délai standard visé est de 300 millisecondes – que ce soit pour l’organisation mais aussi pour ses principaux relais que sont les médias et les diffuseurs de télévision.

Un ensemble composé de 10 000 ordinateurs, 900 serveurs, 1000 équipements terminaux de réseaux et de sécurité constitue le centre nerveux des Jeux de Londres, servi par 3500 techniciens mobilisés pour que le système informatique transmette sans faillir des données non altérées par un acte de malveillance ou une erreur technique. Durant les Jeux de Pékin, ce sont 12 millions d’incidents liés à la cybersécurité qui ont été signalés. Londres n’est évidemment pas épargné et une équipe spéciale est en place pour veiller spécifiquement sur cet aspect de la sécurité. Car, finalement, explique-t-on chez Atos, la préoccupation principale des responsables du système d’information ce n’est pas tant d’être particulièrement focalisé sur la cybercriminalité ou le cyberterrorisme ; son rôle primordial est de protéger à tout prix les données, et d’être capable de parer à une erreur technique ou à l’attaque d’un hacker. En cas de problème, la priorité n’est pas de trouver la cause : la consigne est de déconnecter l’équipement concerné et de le contourner pour que la compétition puisse se poursuivre sans gêne pour les athlètes. C’est la priorité des Jeux et l’on comprend dés lors que c’est aussi l’une des raisons majeures qui ont poussé les responsables à faire le choix d’une infrastructure dédiée plutôt que reposant entièrement sur le Cloud.

Le Coud en piste pour Rio ?

« Le système d’information des jeux olympiques ne peut se contenter d’une infrastructure IT conçue pour les besoins de l’entreprise. L’assistance ne peut reposer sur un centre d’appel dont le temps de réponse est aléatoire ». Pour Gerry Pennel, patron informatique des JO de Londres, le support doit être sur place, hyper-réactif, avec des compétences de haut niveau immédiatement disponibles. De même, les équipements stratégiques sont concentrés au cœur du système, redondés et isolés des éléments accessibles depuis l’extérieur. Pour autant, un CDN (Content Delivery Network), dont les serveurs sont nécessairement distribués géographiquement, est mis en œuvre pour pousser les données produites au plus près des utilisateurs mais aussi pour déjouer d’éventuelles attaques en « dénis de service ».

Ces défis technologiques et sécuritaires peuvent être pris en compte à très court terme par les fournisseurs de services et d’infrastructures en mode Cloud les plus aguerris du marché. Il ne faut pas perdre de vue que des applications bancaires, l’ensemble du e-commerce et même des services liés aux organisations gouvernementales et militaires ont fait le choix du Cloud Computing en s’appuyant sur des hébergeurs hautement sécurisés, dont les processus de travail et les équipements ont été expertisés et validés par les instances les plus exigeantes. Certes, personne n’est infaillible, mais il ne fait aucun doute que l’organisation des JO saura trouver dans un futur proche des solutions et des partenaires qui conviendront à ses exigences et lui fourniront des prestations équivalentes ou supérieures à celles d’aujourd’hui avec même un niveau accru de fiabilité et de sécurité.